Un adolescent de seize ans, deux fugues, vingt-deux poèmes confiés à un inconnu à Douai : voici comment naît le premier grand texte de Rimbaud. On explore le parcours « Émancipations créatrices » qui l'accompagne, puis on l'éprouve sur un second poème, à l'opposé de « Ma Bohème ».
Le Cahier de Douai n'est pas un livre publié du vivant de Rimbaud : c'est un ensemble de poèmes recopiés à la main et confiés à un poète ami, en pleine guerre franco-prussienne.
La France déclare la guerre à la Prusse. Rimbaud, 15 ans, suit les événements depuis Charleville, dans les Ardennes.
Première fugue : Rimbaud part sans argent en direction de Paris, où il est brièvement arrêté, avant de trouver refuge à Douai chez son ancien professeur, Georges Izambard.
Il confie une première liasse de quinze poèmes au poète et éditeur douaisien Paul Demeny.
Seconde fugue, retour à Douai : une seconde série de sept sonnets est remise à Demeny. Les deux liasses forment, ensemble, les vingt-deux poèmes du Cahier de Douai.
Le titre du parcours donne la clé de lecture attendue au Bac : chercher, dans chaque poème, ce dont Rimbaud se libère. Trois axes se recoupent dans le recueil.
Rejet de la bourgeoisie, de la religion et surtout de la guerre, dénoncée dans sa violence concrète plutôt que dans ses discours officiels.
→ Le Dormeur du Val, Le Mal
L'éveil amoureux et sensoriel de l'adolescent, le plaisir pris à la nature, à l'errance, à la liberté du corps.
→ Sensation, Roman, Ma Bohème
Le sonnet classique est conservé mais détourné : ruptures de registre, familiarité, inventivité verbale à l'intérieur d'un cadre strict.
→ Ma Bohème, Le Buffet
Le poème étudié plus bas repose sur un effet de surprise construit dès le premier vers. Trois notions permettent de le décrire précisément.
La chute
Le dernier vers ou la dernière phrase d'un texte bref, qui renverse ou révèle brutalement ce qui précédait.
→ souvent en fin de sonnet
Ironie dramatique
Le lecteur perçoit un sens que les mots du texte semblent d'abord ignorer ou contredire.
→ décrire un mort comme un dormeur
Antithèse
Rappel : deux termes ou idées opposés, placés côte à côte pour créer un contraste marqué.
→ beauté du val / violence de la guerre
Inversion syntaxique
L'ordre attendu des mots est modifié, ce qui met en relief un terme ou crée un effet de suspens.
→ sujet placé après le verbe
À l'opposé du ton léger de « Ma Bohème », ce sonnet illustre l'axe social et politique du parcours : la guerre décrite non pas en discours, mais en un seul corps, dans un seul lieu. Clique les repères pour ouvrir les notes.
Le Dormeur du Val
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai, octobre 1870
C'est un trou de verdure où chante une rivière1
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort2 ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade3, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid4.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine5 ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit6.
↑ clique un repère dans le poème
La rivière « chante », la montagne est « fière » : la nature vivante et sonore installe un cadre presque édénique, avant toute mention du soldat.
Le verbe « Dort » ouvre le vers, isolé par la ponctuation : mis en relief, il installe une ambiguïté sommeil / mort qui traverse tout le poème.
Le sourire du soldat est comparé à celui d'un enfant malade : la comparaison introduit un doute discret sur son état.
Le poète s'adresse à la Nature personnifiée pour qu'elle réchauffe le soldat : le lecteur averti perçoit déjà qu'aucune chaleur ne le sauvera.
L'absence de réaction sensorielle aux parfums est un signe presque imperceptible, glissé juste avant la révélation finale.
La blessure mortelle est révélée sans emphase, en fin de sonnet : l'antithèse entre la beauté pastorale et la violence de la guerre atteint son sommet dans cette chute.
On termine le tour du recueil avec « Sensation » et « Roman », pour couvrir les trois axes du parcours et préparer une explication linéaire complète, seul cette fois.