Après la liberté du corps et des sens, Rimbaud attaque ce qui l'empêche d'être libre : la bourgeoisie, la religion, l'ordre social et la guerre. Dans cette leçon, on découvre comment l'adolescent transforme sa colère en poésie satirique et politique.
Rimbaud n'est pas seulement le poète de la nature et de la liberté individuelle. Dans le Cahier de Douai, il observe aussi la société qui l'entoure et en attaque les hypocrisies. Sa poésie peut alors devenir ironique, provocatrice et violemment critique.
Il utilise notamment l'ironie, la caricature, les contrastes et les images choquantes pour montrer l'écart entre les discours officiels et la réalité vécue par les plus pauvres ou les victimes de la guerre.
« Émancipations créatrices » ne signifie donc pas uniquement « devenir libre ». Chez Rimbaud, créer signifie aussi refuser les valeurs imposées et inventer une autre manière de regarder le monde.
Le Cahier de Douai naît pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Rimbaud est adolescent, mais il est très attentif aux événements politiques. Plusieurs poèmes montrent son rejet de la guerre et de ceux qui la justifient.
La France de Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Le conflit provoque rapidement une crise militaire et politique.
La défaite française de Sedan entraîne la capture de Napoléon III. Deux jours plus tard, la République est proclamée à Paris.
Rimbaud fugue et rejoint Douai. Il écrit dans un contexte où l'actualité politique et militaire est omniprésente.
Il revient à Douai et confie une seconde série de poèmes à Paul Demeny. Plusieurs textes expriment alors une critique particulièrement forte de la société et de la guerre.
La colère de Rimbaud n'est pas dirigée au hasard. Trois domaines reviennent particulièrement dans les poèmes du Cahier de Douai.
Rimbaud ridiculise les bourgeois satisfaits d'eux-mêmes, leur confort et leur morale sociale.
Il oppose parfois les discours chrétiens sur la charité à la souffrance réelle des pauvres.
Il refuse l'image héroïque de la guerre et montre ses victimes dans leur fragilité concrète.
Pour comprendre la poésie de contestation de Rimbaud, quelques procédés sont indispensables.
Critique moqueuse d'un comportement ou d'un groupe social. Elle cherche souvent à provoquer le rire pour dénoncer.
Déformation volontaire d'une réalité afin d'en exagérer les défauts et de la rendre ridicule.
On dit ou montre quelque chose tout en laissant comprendre qu'il faut l'interpréter autrement.
Deux idées fortement opposées sont rapprochées afin de faire apparaître une contradiction.
Ton de confrontation qui cherche à attaquer une idée, une personne ou une institution.
Ton destiné à provoquer la compassion en montrant la souffrance, la fragilité ou le malheur d'un personnage.
Nous avons découvert ce poème dans la leçon 2. Il faut maintenant le relire autrement. La question n'est plus seulement : « comment Rimbaud construit-il la chute ? » mais : comment cette chute constitue-t-elle une dénonciation de la guerre ?
Le paysage est magnifique : « trou de verdure », rivière, soleil, herbe, lumière. Le soldat semble dormir paisiblement.
Le dernier vers révèle deux blessures mortelles. L'image traditionnelle du soldat héroïque disparaît : il ne reste qu'un jeune homme tué.
Dans Le Mal, Rimbaud adopte un ton beaucoup plus directement accusateur. Le poème oppose la violence du champ de bataille à l'attitude de ceux qui, loin des combats, prétendent encadrer ou justifier la guerre.
Le Mal
Arthur Rimbaud · Cahier de Douai · 1870
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
1
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlate ou vert, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
— Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !
2
— Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, aux encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
3
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
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Les balles deviennent des « crachats rouges ». L'image transforme la guerre en phénomène sale et violent. Le mot « rouge » rappelle immédiatement le sang.
Rimbaud s'adresse directement à la Nature. Cette apostrophe introduit une opposition entre la beauté naturelle et la destruction provoquée par les hommes.
Le poème rapproche Dieu des « nappes damassées », des « encens » et des « calices d'or », puis de la misère des mères. Le contraste dénonce l'écart entre richesse religieuse et souffrance humaine.
Rimbaud ne décrit pas la guerre comme un événement abstrait. Il la rend visible à travers les corps détruits et les familles qui souffrent. La dénonciation devient d'autant plus forte que le poème oppose cette souffrance à l'indifférence de ceux qui sont censés représenter Dieu.
La contestation de Rimbaud ne concerne pas seulement la guerre. Elle s'intéresse aussi à la pauvreté. Dans Les Effarés, cinq enfants pauvres observent un boulanger derrière une fenêtre. La nourriture est proche, mais inaccessible.
Toute la force du poème vient de cette distance : les enfants peuvent voir la nourriture mais ne peuvent pas la posséder. La scène rend concrète la séparation entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas.
Le titre insiste sur la peur, la surprise et la fragilité des enfants. Ils sont presque réduits à leur regard et à leur désir de nourriture.
Des enfants regardent du pain cuire. La situation paraît banale, mais la faim transforme cette scène quotidienne en tableau de misère.
Rimbaud fait naître la compassion sans transformer les enfants en personnages héroïques. Leur pauvreté suffit à révéler une société profondément inégalitaire.
Pour le Bac, il est particulièrement utile de savoir mettre plusieurs textes du recueil en relation. Ils ne disent pas exactement la même chose, mais ils participent au même mouvement d'émancipation.
| Poème | Cible | Procédé dominant | Effet |
|---|---|---|---|
| Le Dormeur du Val | La guerre | Ironie dramatique, chute | Montrer la réalité de la mort derrière l'apparence paisible. |
| Le Mal | Guerre + religion | Antithèse, ironie, violence lexicale | Dénoncer la guerre et l'hypocrisie religieuse. |
| Les Effarés | Inégalités sociales | Description pathétique, contraste | Faire voir la misère et susciter la compassion. |
Un poème engagé cherche à agir sur le lecteur : il veut lui faire comprendre une injustice, condamner une situation ou remettre en question une valeur. Mais il reste avant tout un texte littéraire.
Qui ou quoi le poète critique-t-il ?
Ironique, polémique, pathétique, satirique ?
Que met-il volontairement face à face ?
Quelle vision du monde le poème construit-il ?
Par exemple, dans Le Mal, l'expression « crachats rouges de la mitraille » constitue une métaphore violente. Elle donne aux balles une apparence organique et répugnante, ce qui démythifie la guerre et détruit son éventuelle dimension héroïque.
Nous avons maintenant vu l'émancipation du corps, puis l'émancipation sociale et politique. La prochaine étape sera la plus littéraire : comprendre comment Rimbaud commence à libérer la poésie elle-même, en jouant avec les formes, les images, les sonorités et les mots.