Rimbaud ne se contente pas de raconter ses fugues, ses sensations ou ses révoltes. Il transforme aussi la manière d'écrire un poème. Dans le Cahier de Douai, il conserve souvent les formes traditionnelles tout en les faisant craquer de l'intérieur.
C'est l'un des points essentiels du parcours « Émancipations créatrices ». Rimbaud cherche à se libérer du monde qui l'entoure, mais également des habitudes poétiques. Il ne rejette pas systématiquement les règles : il les connaît suffisamment bien pour pouvoir les détourner.
Le sonnet, l'alexandrin, les rimes et les strophes restent présents dans beaucoup de poèmes du Cahier de Douai. Mais Rimbaud y introduit du langage familier, des images inattendues, des ruptures de ton et des sujets nouveaux.
Avant de comprendre comment Rimbaud les transforme, il faut savoir reconnaître les principales règles poétiques qu'il utilise.
Un poème de quatorze vers généralement organisé en deux quatrains puis deux tercets. Cette forme très codifiée est particulièrement fréquente chez Rimbaud adolescent.
Un vers traditionnel de douze syllabes. Rimbaud l'utilise souvent, mais joue avec les rythmes, les accents et les effets de rupture à l'intérieur du vers.
Elles structurent le poème et créent des correspondances sonores. Rimbaud peut conserver cette organisation tout en donnant aux mots des associations surprenantes.
Des mots familiers, concrets ou volontairement surprenants entrent dans une poésie traditionnellement plus noble.
Le lyrique peut côtoyer le comique, le satirique ou le provocateur. Les changements de ton empêchent le poème de rester figé.
Rimbaud rapproche des réalités éloignées et crée des images parfois étranges. Le lecteur doit alors reconstruire le sens.
Une caractéristique importante de Rimbaud est son goût pour les détails concrets. Il peut faire entrer dans un sonnet des objets, des lieux ou des expressions qui semblent trop ordinaires pour la poésie traditionnelle.
« Ma Bohème »
La poésie devient une expérience vécueLe corps est en mouvement. La poésie ne décrit plus seulement un paysage : elle accompagne l'expérience physique de l'errance.
Faim, fatigue, froid, plaisir, sensations physiques : le corps devient une source de poésie.
L'expérience ordinaire devient une expérience poétique grâce aux images, aux métaphores et au travail du rythme.
Enjambement
La phrase se poursuit au-delà de la fin du vers. Le sens déborde donc la structure métrique.
→ crée mouvement ou déséquilibre
Rejet
Un élément bref de la phrase est placé au début du vers suivant, ce qui attire l'attention sur lui.
→ mise en valeur
Contre-rejet
Un élément bref est placé à la fin d'un vers alors qu'il appartient syntaxiquement au suivant.
→ effet de suspension
Synesthésie
Association de plusieurs sensations ou domaines sensoriels dans une même image.
→ « Voyelles » développera fortement cette logique
Dans « Roman », Rimbaud conserve la forme du sonnet mais y fait entrer le langage de l'adolescence, l'amour et la légèreté. Le résultat est très différent du sonnet amoureux traditionnel.
Roman
Arthur Rimbaud — Cahier de Douai, 1870
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
On va sous les tilleuls verts de la promenade.
1
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits — la ville n'est pas loin —
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
2
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
3
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« Foin de » appartient à un registre plus familier et donne au poème une voix adolescente. Rimbaud fait entrer la conversation et la spontanéité dans une forme pourtant très codifiée.
Une réalité minuscule devient une image poétique. Le ciel observé par l'adolescent est transformé par la comparaison et l'imagination.
Le baiser est comparé à une « petite bête ». L'image est inattendue et très concrète : le sentiment amoureux devient une sensation physique.
Au Bac, dire « il y a un sonnet » ne suffit pas. Il faut expliquer pourquoi Rimbaud choisit cette forme et ce qu'il en fait.
Rimbaud veut vivre autrement, mais aussi regarder autrement et écrire autrement. L'émancipation est donc à la fois personnelle, sociale, sensorielle et poétique. C'est cette cohérence qui permet de relier les différents textes du Cahier de Douai.
Sonnet, alexandrin, strophe, rimes, enjambement, rejet...
Je m'appuie sur un mot, un vers ou une construction syntaxique identifiable.
Je montre comment la forme produit du mouvement, de la surprise, de l'ironie ou une impression de liberté.
Procédé → effet → interprétation
Le réflexe à avoir dans chaque analyseOn passe maintenant à une lecture plus précise des textes essentiels : « Ma Bohème », « Sensation », « Roman », « Le Mal », « Le Dormeur du Val », « Vénus Anadyomène » et d'autres poèmes importants pour maîtriser l'œuvre au Bac.